"Romuald Wadagni à Paris : De l'Élysée aux villages, la diplomatie retrouve le chemin du quotidien et entre dans le monde de l'ADN"
Au-delà du protocole et des photographies officielles, la portée d’un voyage d’État se mesure aux engagements obtenus, aux investissements mobilisés et aux capacités nouvelles qu’ils font naître.
Reçu à l’Élysée par Emmanuel Macron les 4 et 5 octobre 2026, le président béninois Romuald Wadagni a placé l’investissement, l’industrialisation et la création de valeur au cœur de sa visite, avec en point de mire, 65,5 milliards de FCFA pour l’électricité, l’agriculture, la pisciculture et l’expertise médico-légale.
Derrière ce chiffre, des réseaux à étendre, des filières à structurer, des emplois à créer, et une ambition moins visible mais décisive : construire des compétences nationales.
Recevoir n’est donc pas dépendre comme semblent l’affirmer certains esprits critiques. En effet, cette mission ouvre à nouveau un débat sur l’exigence d’une Afrique qui devrait financer elle-même son développement.
L’hypothèse est simple : le continent noir a des ressources considérables : épargne, marché intérieur, talents, richesses naturelles, secteur privé. Il doit donc pouvoir les mobiliser davantage. Car une Afrique qui se finance serait évidemment plus souveraine.
Sur cette base, beaucoup de débatteurs, frappés par le complexe d’Œdipe, délivrent peut-être à juste titre, un sermon péremptoire et tranché : refuser tout financement venu de l’extérieur.
Face à cette guerre des tranchées, la sempiternelle équation est celle de savoir, si tout financement extérieur est signe de dépendance.
ENTRE VISION STRATÉGIQUE ET VACUITÉ D'UN SLOGAN
Réponse? Il ne serait pas hasardeux d’affirmer avec force et vigueur, qu’entre une aspiration légitime et un refus systématique, il y a la distance entre une vision stratégique et la vacuité d’un slogan.
Souveraineté n’est pas autarcie, indépendance n’est pas isolement.
Léopold Sédar Senghor, écrivain et homme d’État sénégalais, parlait d’une civilisation de l’universel qui suggère que l’identité se fortifie lorsqu’elle sait ce qu’elle veut recevoir, transformer et préserver.
L’histoire des peuples nous enseigne qu’aucun grand pays ne s’est développé en vase clos. La Chine a attiré capitaux et technologies avant de devenir elle-même une puissance de capitaux. La Corée du Sud a emprunté des savoir-faire pour bâtir son industrie ; le Japon de Meiji a observé, adapté, puis dépassé ses modèles.
Preuve qu’on ne devient pas souverain en refusant d’apprendre, mais en apprenant jusqu’à pouvoir faire soi-même.
Ainsi compris, refuser des capitaux parce qu’ils sont étrangers serait aussi paradoxal que refuser une technologie parce qu’elle a été inventée ailleurs. Car au fond, la souveraineté ne se mesure pas à la capacité de dire non au monde, mais à la capacité de négocier avec le monde pour devenir plus fort chez soi.
Aussi vrai qu’un financement peut entretenir la dépendance quand il se substitue durablement à l’effort national, il peut être à l’inverse, un levier d’autonomie quand il construit une infrastructure, transfère une technologie, forme des compétences.
La question n’est donc pas de savoir si l’argent vient de Paris, de Dakar ou de Cotonou, mais ce qu’il devient une fois entré dans l’économie nationale.
Quand le Bénin présente des projets structurants, négocie leurs conditions et exige des transferts de compétences, on n’est plus dans l’assistance, mais dans un partenariat stratégique : tendre avec élégance la main pour construire les moyens de ne plus avoir à la tendre demain.
Paul Ricœur, l’un des grands philosophes français du XXᵉ siècle pensait l’identité, non comme une forteresse, mais comme une construction : une Nation forte n’est pas celle qui ferme toutes ses portes, mais celle qui sait pourquoi elle en ouvre une, à qui, et avec quelles garanties elle la referme.
L’autonomie de demain ne doit pas servir de prétexte à l’immobilisme d’aujourd’hui.
Comme on le voit bien, la controverse repose sur une fausse piste.
Et pour le chroniqueur, l’Afrique ne doit pas choisir entre financer elle-même son développement ou attirer les capitaux du monde : elle doit faire les deux. Une troisième voie existe : une Afrique qui attire les capitaux, tout en développant son capital national.
Une Afrique qui accueille les technologies, mais forme ses ingénieurs, signe des partenariats, mais négocie ses intérêts. Une Afrique qui coopère sans s’effacer : c’est cela, la souveraineté moderne, pas la solitude.
Un État ne devient pas souverain parce qu’il refuse l’aide du monde. Il le devient lorsqu’il sait transformer les ressources du monde en forces qui lui appartiennent. Le financement d’aujourd’hui aura alors pour vocation de réduire une dépendance de demain. Le défi c’est donc de pouvoir transformer les ressources en capacités.
Frantz Fanon, Martiniquais, penseur de la décolonisation et de l’émancipation écrivait que : « Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, l’accomplir ou la trahir. »..
La nôtre au pays des amazones : c’est transformer nos ressources en capacités. Le Bénin, en dehors de l’expérience de la GDIZ, exporte des matières premières et importe des produits finis, forme des talents mais importe souvent l’expertise, possède des ressources énergétiques, mais connaît à cadence régulière, des déficits d’électricité.
Nous sommes bien habitués au phénomène « égotchi-égota ». Le problème n’est donc pas seulement financier : il est industriel, technologique, scientifique, institutionnel, humain.
À PARIS, DU CONCRET AU NOM DE L'ÉLECTRICITÉ
Heureusement, les engagements de Paris touchent plusieurs de ces dimensions. 52,1 milliards pour l’électricité. Ainsi, le programme PEDER+ verra plus de 120 000 nouveaux branchements dans 750 localités de 15 communes, et améliorera la qualité du service pour réduire les pertes.
Et on le sait, l'électricité n'est pas seulement une infrastructure. Elle permet à l'artisan de produire. À l'entrepreneur de travailler. Au centre de santé de fonctionner. À l'entreprise de prolonger son activité. Une ampoule qui s’allume est parfois une entreprise qui naît.
Les questions de nombril sont aussi concernées ici par l’agriculture et la pisciculture. 9,8 milliards pour soutenir la filière piscicole, de l’alevin à la commercialisation, ainsi que les filières avicole, cunicole, protéagineuse et oléagineuse. L’enjeu est de produire, transformer et vendre de la valeur au Bénin : passer d’une économie de rente à une économie de transformation, afin que la richesse créée reste sur le territoire.
C’est une évidence que l'agriculteur du XXIᵉ siècle ne doit plus être condamné à vendre sa récolte brute pendant que la valeur se crée ailleurs. Il doit pouvoir accéder au financement, aux intrants, à la technologie, à la transformation, au stockage, à la logistique et aux marchés.
Autrement dit : il ne suffit plus de cultiver la terre; il faut cultiver la valeur. Comme l’avait pressenti Friedrich List, économiste allemand, l’un des grands penseurs du nationalisme économique et de la politique industrielle au XIXᵉ siècle : un pays ne devient puissant que lorsqu’il développe ses capacités productives.
ADN AUSSI AU RENDEZ-VOUS
Le véritable enjeu n’est pas de financer des projets, mais de fabriquer des capacités. Et la lumière fut sur l’ADN, cette molécule biologique qui contient l’information génétique nécessaire au développement, au fonctionnement et à la reproduction des êtres vivants.
Bien que du monde de l’invisible, elle peut établir une filiation, identifier une victime, éclairer une enquête, apporter une preuve à la justice.
Jusqu’ici, certaines analyses génétiques à valeur probante, imposaient de recourir à l’étranger. Avec le projet PRIAM, le Bénin veut les réaliser sur place, avec une expertise de référence : jusqu’à 30 000 analyses par an, plus de 500 professionnels formés, une filière universitaire dédiée etc.
C’est un morceau de souveraineté scientifique et judiciaire : ne plus exporter des questions pour en importer des réponses. Il s’agit de bâtir non un laboratoire, mais un écosystème d’expertise, et d’inscrire certaines compétences dans l’ADN national.
Ceci évitera par exemple que des esprits retors et sans morale, après s’être volontairement mis à califourchon sur des gonzesses sans identité, se surprennent à renier à l’heure de la responsabilité, la paternité de l’homozygote.
Plus clairement, Paris n’est pas une dépendance mais une rampe de lancement. Les 65,5 milliards doivent être investis, et non consommés comme une rente. L’électricité doit produire de l’activité, l’agriculture de la valeur, le laboratoire de l’expertise, la formation des compétences, et l’innovation, à terme, des ressources nationales.
Sinon, les milliards ne seront que des milliards ; transformés en infrastructures, emplois et compétences, ils deviendront du capital national.
Voilà pourquoi c’est à Cotonou que se fera, le véritable bilan de Paris. Car l’annonce n’est pas l’accomplissement ; une convention signée n’est pas un résultat ; un branchement promis n’est pas une lumière dans une maison.
Une diplomatie qui ne produit que des communiqués devient du théâtre; celle qui produit des investissements devient une véritable politique publique.
En clair, Paris n’est donc ni une reddition ni une dépendance : c’est un test, celui d’une diplomatie capable de convertir la relation en investissement, l’investissement en infrastructure, l’infrastructure en capacité, la capacité en richesse, et la richesse en souveraineté.
Le véritable échec serait de recevoir 65,5 milliards sans parvenir à les transformer en électricité, en emplois, en compétences, en entreprises, en technologies et en souveraineté.
Mais gardons espoir avec le Président Romuald Wadagni.
Ensemble, plus loin !
L'Afrique en marche du 13 octobre 2026 No 1270


