La langue qui se donne pour demeure n’est souvent qu’un seuil, et le seuil, s’il n’est franchi, devient une demeure de servitude. En effet nul peuple n’habite longtemps la parole d’autrui sans voir s’éteindre en lui le feu qui l’a fait naître.
Il est des heures où les puissances déclinent sans bruit, et où l’on ne convoque plus les peuples pour choisir, mais pour se manifester. Car demeurer lié, lorsque l’ordre se défait, est plus funeste que rompre ; et servir ce qui s’achève, c’est consentir à périr avec lui.
On proclame la fin d’un règne administratif, et déjà s’avancent ceux qui convoitent le siège sans avoir interrogé l’autel. Mais qu’est-ce qu'un trône quand le temple est vide ? Qu’est-ce qu'un titre lorsque le Verbe s’est retiré ?
On dit : premier par le nombre. Mais le nombre sans forme est poussière. On dit : locomotive. Mais toute machine tire ce qui la charge, et nul ne demande vers quel gouffre ou quel sommet ?
La langue n’est jamais innocente. Elle est un instrument, et tout instrument obéit à une main. Ainsi se pose à nous la question qui ne se dit qu’à voix basse : À quoi sert d’hériter d’un sceptre forgé pour d’autres mains ?
La Francophonie, telle qu’elle fut instituée, n’est ni neutre ni innocente. Celui qui croit y entrer comme égal y entre déjà lesté de dettes invisibles. Car la langue n’est point vêtement : elle est une architecture de l’âme, géométrie du pensable, mesure secrète du réel.
Nul ne devient souverain dans la bouche d’un autre. Car celui qui nomme ordonne, et celui qui parle avec des mots empruntés pense selon des chemins qui ne sont pas les siens.
Celui qui jauge son être à l’écho d’autrui confond la résonance avec la source. Or la langue n’est pas un outil mort : elle est matrice . Elle enfante des mondes ou des prisons sans murailles. Qui reçoit la langue reçoit la pensée ; qui reçoit la pensée reçoit la loi tacite par laquelle il juge, ordonne et se condamne lui-même. Ainsi se perpétue la domination sans armes et le règne sans soldats.
Le maître, désormais, chancelle. Non par vertu, mais par épuisement. Celui qui longtemps donna la mesure n’a plus ni souffle, ni axe, ni hauteur. Sa puissance n’est plus force, mais souvenir qui se fissure. Et l’erreur fatale serait de continuer à se définir contre ce qui se défait de soi. Quand le maître tombe, l’indépendance devient mot vide. Car l’indépendance n’a de sens que face à une domination vivante. Lorsque celle-ci meurt, il ne reste qu’un acte : naître. Naître n’est pas s’opposer. Naître, c’est cesser de demander.
La souveraineté véritable ne se marchande pas dans les palais anciens. Elle se scelle dans l’être, dans la langue assumée, dans la mémoire relevée, dans la pensée qui se dit sans demander traduction .
Il n’est point de renaissance sans meurtre symbolique. La chenille ne négocie pas avec le papillon : elle disparaît.
De même, le double-je postcolonial doit mourir pour que surgisse la possibilité congolaise .
Un peuple qui n’enseigne pas dans ses langues n’instruit pas : il dresse. Un État qui gouverne dans une langue que la majorité ne comprend pas ne dirige pas : il administre l’incompréhension. Et une élite qui s’exprime dans la langue du dehors finit toujours par penser pour le dehors.
La langue n’est pas un moyen : elle est vibration. Elle lie la chair à l’esprit, les vivants aux morts, l'homme à la lignée. Ce que les mots étrangers expliquent, les mots originels éveillent .
Parler sa langue n’est pas se retrancher du monde. C’est enfin y entrer droit.
Le Congo n’est pas une somme de minerais, d’eaux et de forêts. Le Congo est âme collective . Et toute âme qui ne se nomme pas elle-même sera nommée, puis possédée.
L’histoire ne sollicite aucune autorisation. Les peuples non plus. Il ne s’agit plus d’obtenir place dans des temples fissurés. Il s’agit de fonder et construire le nôtre. Non pour être reconnus. Mais pour être.
Et lorsque viendra le temps du choix apparent, qu’il soit compris que la question n’est plus : Que feront-ils de nous ? mais : Quelle parole consentirons-nous encore à habiter ?
Car celui qui n’interroge pas la langue dans laquelle il se pense s’offre lui-même en offrande. Et le Congo ne veut plus être une offrande faite aux autres, le Congo veut habiter et investir son espace, son histoire, ses langues. Il est temps de sortir de cette organisation qui ne sert pas nos intérêts.
> OKONDJO ZANKATU Claude est essayiste et poète. Il s’intéresse aux dynamiques du pouvoir, à la philosophie politique africaine et aux symboles du leadership dans la construction postcoloniale du continent.
L'Afrique en marche du 17 mars 2026 No 1139


