"COMMANDE PUBLIQUE AU BÉNIN :  L’ÉTAT CHANGE DE BOUTIQUE. L’ARGENT PUBLIC COMME LEVIER DE SOUVERAINETE ECONOMIQUE. PRODUIRE ICI, ACHETER ICI, LE NOUVEAU PACTE ECONOMIQUE DU BENIN", tel est l'intitulé de cette chronique suite à la nouvelle circulaire du ministère de l’Économie et des finances introduit une rupture de logique. 

Dans le cours normal de la vie, certains gestes de haut vol, à première vue, paraissent ordinaires parce que leur portée se dissimule derrière leur simplicité.


...POUR UNE VISION DU MONDE 

Acheter, payer, commander, régler une facture : autant d’actes que l’on accomplit chaque jour sans toujours mesurer qu’ils contiennent, trop souvent, une certaine vision du monde. 

Et lorsqu’il s’agit du trésor public, cette vérité prend une dimension supérieure : l’argent dépensé par l’État n’est pas une simple monnaie qui change de main. 

Platon enseignait que gouverner, c’est orienter la cité vers ce qui est utile au bien commun. 

Vu sous cet angle, il apparait clairement qu’un État ne construit pas seulement son économie par ce qu’il produit, mais aussi par ce qu’il choisit de financer, d’acheter et de soutenir. 

Ainsi, la commande publique, que l’on enferme trop souvent dans le vocabulaire des procédures et des marchés, est en réalité une formidable machine à distribuer des opportunités. 

Pour le simple fait que quand l’État commande, c’est quelqu’un qui produit, c’est quelqu’un qui travaille. Et quand quelqu’un travaille, une famille vit. Et quand des milliers de familles vivent de leur travail, c’est toute une économie qui respire.

Comme pour raconter un conte de fée sous l’arbre à palabre, le chroniqueur dira : il était une fois un État qui achetait ailleurs. Mais aujourd’hui, ayant vu la paupérisation de sa population décide enfin de changer de boutique. 

Lorsqu’un État dépense, il ne fait pas que payer une facture. Il choisit qui il enrichit, qui il soutient, qui il fait grandir et parfois, qui il condamne à rester petit. 

La nouvelle circulaire du ministère de l’Économie et des Finances introduit une rupture de logique. 

Cette circulaire demande aux administrations, institutions et autres entités publiques d’acquérir les produits fabriqués localement, auprès des artisans, unités de production ou entreprises locales habilités. 

L’État ne veut plus seulement acheter. Il veut acheter béninois. Le budget public devient ainsi un moteur de production. 

L’économiste John Maynard Keynes avait montré, dans son analyse macroéconomique, que la dépense publique pouvait influencer la demande, l'activité et l'emploi. Sa célèbre formule : « À long terme, nous sommes tous morts », était une manière de rappeler que les politiques économiques doivent aussi répondre aux réalités présentes, notamment au chômage et à l'insuffisance de la demande. 

Mais la réflexion contemporaine va encore plus loin. L'économiste Mariana Mazzucato a considérablement renouvelé la réflexion sur l'État entrepreneur et l'État investisseur. Sa thèse essentielle est que la puissance publique ne doit pas être réduite au rôle de « réparateur » des défaillances du marché : elle peut aussi orienter, stimuler et façonner des marchés. 

La commande publique béninoise peut précisément devenir l'un de ces instruments. Acheter local, c'est contribuer à rendre possible l'entreprise de demain. C’est pourquoi cette décision du ministre de l’Économie et des finances, Aristide Mèdénou, qui invite désormais l’administration publique à privilégier davantage les produits fabriqués localement, tout en encadrant le recours aux produits importés lorsqu’une offre locale existe, touche à la manière dont la richesse nationale circule, à la place de l’entrepreneur béninois dans l’économie nationale et, peut-être, à la conception même que l’État se fait de sa puissance économique.

Les grandes transformations économiques commencent souvent par ces changements. Du gari à l’huile d’arachide, la commande publique rencontre désormais le terroir. La liste annexée à la circulaire est particulièrement révélatrice. Elle couvre notamment les produits céréaliers et dérivés : gari, gari ordinaire, gari premium, farine de coco, riz, fonio, maïs, mil, haricot, soja, etc. ainsi que les produits oléagineux et dérivés, notamment les huiles d’arachide, de palme et de sésame. Elle englobe également les boissons et eaux, les produits d’hygiène et d’entretien, les textiles et habillement, les mobiliers scolaires et administratifs, les instruments culturels et musicaux, ainsi que les matériaux de construction et ouvrages.


NOMENCLATURE BIEN PENSÉE ET NON SIMPLE LISTE D'ARTICLES...

Dans cette nomenclature, le gari n'est plus seulement un aliment : il devient une politique économique. Une vraie opportunité qui s’offre ainsi désormais à l’Association des Déblayeurs Nocturnes de l’Université d’Abomey Calavi. 

Cette nomenclature raconte quelque chose de beaucoup plus profond qu'une simple liste d'articles. Elle dessine la géographie d'une économie nationale possible. Car derrière le gari, il y a le manioc. Derrière le manioc, le paysan. Derrière le paysan, une famille. Derrière la transformation, des emplois. Derrière l'emballage, d'autres entreprises. Derrière le transport, d'autres travailleurs. Derrière la distribution, d'autres revenus. 

De la même manière, derrière un uniforme, un couturier, un tisserand, un fabricant de tissu. Derrière un meuble scolaire, une brique, un ouvrage de ferronnerie, il y a un menuisier, un artisan, un atelier et des emplois.

Ce n’est donc pas une petite fenêtre ouverte sur le « Made in Benin ». C’est potentiellement une nouvelle architecture de consommation publique. On peut donc retenir que si le Bénin sait produire, si le produit respecte les normes, la qualité et les spécifications requises, alors l'argent public doit prioritairement contribuer à faire vivre cette production. 

Comme on le voit bien, la commande publique devient une chaîne de transmission de la richesse. Alors, la lutte contre la pauvreté change de visage et prend une forme plus structurelle : donner du travail à ceux qui peuvent produire. Un franc public dépensé localement peut commencer une longue marche économique avant de revenir dans les caisses publiques sous forme d’impôts, de cotisations, de consommation et d’activité. 

C’est pourquoi, cette décision mérite d’être regardée au-delà de la technique des marchés publics. 

Le temps de la restauration des opérateurs économiques béninois est donc venu. En orientant une partie substantielle de la commande publique vers les producteurs locaux habilités, l’État décide de contribuer à restaurer la confiance économique. 


...FIÈRE CHANDELLE AU NOUVEAU MINISTRE DES FINANCES

La commande publique peut donc être le premier client d’une entreprise appelée à devenir demain un champion national. Une commande de matériaux de construction peut faire travailler des artisans, des transformateurs et des ouvriers. Une commande de produits agricoles transformés peut soutenir toute une chaîne, du champ à l’usine, de l’usine au transporteur, puis du transporteur à l’administration.

Une fière chandelle donc au ministre de l’Economie et des Finances, Aristide Mèdénou, qui aux yeux de beaucoup de Béninois aujourd’hui, incarne la poursuite d'une intelligence politique qui commence par la réalité : l'argent de l'État doit servir à fortifier l'économie qui porte l'État. 

C'est précisément là que se trouve la clairvoyance de l’argentier national du Bénin. 

Que retenir ? Si l’État choisit désormais de faire de sa dépense un acte de confiance envers ceux qui produisent, alors la commande publique peut devenir le premier acte d’un véritable pacte économique national. 

Car un pays ne s’enrichit durablement que lorsque la richesse qu’il crée circule d’abord dans les veines de sa propre économie. 

Produire ici, acheter ici, travailler ici, prospérer ici. Voilà peut-être le nouveau visage d’une souveraineté qui, enfin, transforme le budget de l’État en instrument de puissance économique.

Le véritable défi commence maintenant. Une circulaire peut changer une règle.                         Seule son application peut changer une économie !


lafriqueenmarche du 15 septembre 2026 No 1257