"PRISONS AU BÉNIN : TRANSFORMER UNE CHARGE PUBLIQUE EN FORCE PRODUCTIVE. PUNIR, RÉPARER, RÉINSÉRER", tel est l'intitulé de cette chronique.

Quelques semaines seulement après sa prise des rênes du Bénin, Romuald Wadagni a signé sa première grâce présidentielle.

La grandeur d'une justice ne se mesure pas seulement à la fermeté avec laquelle elle sanctionne la faute. Elle se mesure aussi à sa capacité à préparer le retour de celui qui l'a commise. Car si punir est une nécessité, désespérer un homme ne devrait jamais devenir une politique.

QUESTION CARCÉRALE 

Derrière les murs d'une prison, il n'y a pas seulement des condamnés. Il y a des histoires interrompues, des familles suspendues, des intelligences parfois perdues et des forces de travail mises entre parenthèses. 

La question carcérale dépasse donc le seul destin des détenus pour interroger la capacité de la République à transformer la peine en chemin de responsabilité et, lorsque la loi l'autorise, de réinsertion. 

Victor Hugo, écrivain, poète, dramaturge, romancier et homme politique français, écrivait que : « Celui qui ouvre une porte d'école ferme une prison.». 

La formule rappelle qu'une politique de sécurité ne peut se limiter à enfermer. Elle doit aussi prévenir, corriger et reconstruire. Au Bénin, la loi n° 2022-19 du 19 octobre 2022 et le décret n° 2025-710 du 19 novembre 2025 relatif aux modalités d'exécution de la libération conditionnelle, offrent des instruments permettant, lorsque les conditions légales sont réunies, de passer progressivement de la sanction à la réinsertion. 

Ainsi aperçue, la libération conditionnelle n'est donc pas une porte ouverte sans surveillance. Elle est une liberté organisée, soumise à des obligations et à des responsabilités : suivi social, formation, emploi, résidence déterminée, travail d'intérêt général, stage de réinsertion etc. Autrement dit, sortir de prison ne signifie pas sortir de la responsabilité. 

Cesare Beccaria, philosophe italien, l'un des grands penseurs de la philosophie pénale moderne, a contribué à faire de la peine non une vengeance de la société, mais un instrument rationnel de protection collective. 

Surtout, ne l'oublions jamais : la question carcérale possède une autre dimension, souvent moins visible. Celle de son enveloppe financière pour la collectivité : alimentation, soins médicaux, surveillance, administration, entretien des infrastructures. Ainsi, plus la détention se prolonge, plus la dépense publique augmente. 

Un détenu est une personne placée sous la responsabilité de la puissance publique. Ce qui appelle à une lourde responsabilité dont le coût en terme pécuniaire, n’est nullement négligeable. 

L'ampleur du défi est donc considérable. Dans la plupart des prisons du Bénin, les effectifs auraient dépassé largement les prévisions de départ, tandis qu'au plan national, la population carcérale serait en nette et vertigineuse progression. 

Avec nos calculettes, nous pouvons imaginer le coût financier pour le budget national. Ceci devrait obliger à réfléchir à la finalité de la détention. 

Une libération conditionnelle préparée, encadrée et accompagnée peut permettre à l’Etat de réaliser des économies substantielles pouvant être orientées sur d’autres priorités. 

De même qu’elle peut permettre à une personne de retrouver progressivement son autonomie, de reprendre une activité professionnelle, de soutenir sa famille et de contribuer de nouveau à la production nationale.

La vraie question devient alors : combien coûte une année de détention à la collectivité, et combien coûte la récidive ?

La pensée de Amartya Sen, économiste et philosophe indien sur les capacités humaines offre ici une grille de lecture féconde : une société ne progresse pas seulement lorsqu'elle accumule des ressources, mais lorsqu'elle permet à ses membres de retrouver leur capacité d'agir. 

La réinsertion peut ainsi être pensée comme un investissement social : former plutôt que laisser se dégrader, accompagner plutôt qu'abandonner, employer plutôt que marginaliser, prévenir la récidive plutôt que financer indéfiniment ses conséquences.

Une prison ne devrait pas être une école de récidive. Pour le chroniqueur, c'est l'un des plus grands pièges à éviter. 

Michel Foucault, philosophe, historien des idées et penseur français, a montré les contradictions du système carcéral moderne : la prison qui prétend corriger, peut aussi produire de l'exclusion et de la marginalisation.

Le détenu qui sort sans qualification, sans emploi, sans accompagnement psychologique, sans logement stable et parfois sans soutien familial, se retrouve souvent dans une situation de grande vulnérabilité. Laquelle peut devenir un terreau de récidive. La question carcérale doit donc être liée à celle de la formation professionnelle, de l'emploi, de la santé mentale, de la solidarité familiale et de l'accompagnement social. 

S'INSPIRER D'AUTRES PAYS 

L'expérience internationale offre quelques pistes. En France, la libération conditionnelle poursuit notamment des objectifs de réinsertion et de prévention de la récidive. Au Canada, la réhabilitation est également pensée comme une composante de la sécurité publique. En Angleterre et au pays de Galles, les politiques de resettlement cherchent à préparer le retour du détenu dans la société avant même sa sortie. 

La leçon est presque universelle : la sortie de prison ne devrait pas être la fin de la peine ; elle devrait être le commencement de la réintégration.

Si la grâce présidentielle peut être le visage de la clémence, la loi doit demeurer la charpente de la réinsertion. Il s'agit de comprendre qu'une société sûre n'est pas seulement une société qui enferme ses délinquants. 

C'est une société qui sait aussi empêcher qu'ils le redeviennent. Réinsérer, c'est investir dans l'avenir. Et l'histoire offre de nombreux exemples de cette capacité de la prison à devenir, pour certains, un lieu de métamorphose plutôt que de seule privation. 

Malcolm X y trouva le chemin d'une transformation intellectuelle qui fit de lui une figure majeure des droits civiques. Eldridge Cleaver y découvrit l'écriture, donnant naissance à "Soul on Ice", œuvre marquante de la littérature afro-américaine. L'Américain Shaka Senghor, écrivain, conférencier et défenseur de la réforme de la justice pénale, condamné pour meurtre, y entama un travail profond sur lui-même avant de devenir écrivain et défenseur de la réforme pénale. Enfin, Robert Downey Jr., après plusieurs incarcérations, reconstruisit patiemment sa vie jusqu'à retrouver une carrière internationale. 

Ces trajectoires, si différentes soient-elles, rappellent une même vérité : la détention peut, lorsqu'elle s'accompagne d'un véritable travail sur soi, devenir le point de départ d'une reconstruction plutôt que le point final d'une existence. 

Ces destins ont une chose en commun : la prison fut une rupture, mais elle ne fut pas nécessairement une fin. Car une société qui ne sait que punir fabrique des exclus ; une société qui sait aussi réinsérer transforme parfois des parcours brisés en nouvelles forces pour la collectivité.

La Germano-américaine Hannah Arendt, philosophe et théoricienne politique, à travers sa réflexion sur la condition humaine, accorde une place essentielle à la possibilité de recommencer. 

Réinsérer, c'est préparer, accompagner, contrôler, responsabiliser, former, employer, prévenir. Chaque emploi retrouvé est une dignité restaurée. Chaque famille réunie est une fracture sociale réparée. Chaque récidive évitée est une victoire de la société sur elle-même. 

Le Franco-algérien, Albert Camus, écrivain, philosophe, journaliste et essayiste , prix Nobel de littérature en 1957, écrivait que : « Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde.». 

Il faut donc nommer clairement le véritable enjeu : comprendre que, lorsqu'elle est intelligemment conçue, la réinsertion est elle-même une politique de sécurité. 

Une République forte n'est pas celle qui ferme toutes les portes. C'est celle qui sait, lorsque la justice l'autorise et que la société peut être protégée, laisser ouverte la porte du retour.

Le Bénin a posé les fondations juridiques d'une politique pénale capable de conjuguer sanction, responsabilité et réhabilitation. 

Il lui appartient désormais de faire vivre ces textes !