Par OKONDJO ZANKATU Claude

« Les peuples qui brûlent leurs anciens n’éclairent jamais leur avenir. ». (OKONDJO ZANKATU Claude)

I. Le serment d’un survivant politique

Jeudi 6 novembre 2025, dans le faste de l’hémicycle de Yaoundé, Paul Biya prête serment pour son huitième mandat présidentiel. À 92 ans, il apparaît, calme et imperturbable, face à un monde qui s’interroge sur sa longévité.

Certains y voient l’expression d’un pouvoir figé, d’autres, le signe d’une exceptionnelle stabilité politique.

Mais une chose demeure incontestable : le Cameroun a tenu, là où tant d’autres Nations africaines se sont disloquées à la première transition.

II. Le poids des symboles dans la stabilité nationale

Depuis l’annonce des résultats par Elecam, la scène politique camerounaise a été secouée d’émotions, de caricatures et de critiques. Pourtant, la gouvernance ne se juge pas à l’émotion, mais à la cohérence qu’elle maintient dans le temps.

Paul Biya, au-delà de sa personne, incarne un principe d’équilibre. Sous son règne, le Cameroun n’a pas connu d’effondrement institutionnel majeur.

Si le pays peine à décoller économiquement, il a néanmoins préservé l’unité et la paix intérieure , deux piliers essentiels pour toute construction nationale durable.

« Le Cameroun n’est peut-être pas prospère, mais il demeure debout. »

III. Leçons de l’histoire africaine : quand le départ du chef engendre le chaos

L’Afrique moderne est parsemée d’exemples tragiques où le départ d’un chef a ouvert la voie au chaos. La Libye de Kadhafi s’est désintégrée en quelques mois. Le Zaïre de Mobutu s’est effondré dans la confusion des ambitions. Chaque fois, la même leçon se répète : la Nation repose encore trop sur des hommes et non sur des institutions.

Cette dépendance à la figure du chef révèle une immaturité politique collective. Le vrai drame africain n’est pas seulement économique, il est psychologique et symbolique : nous n’avons pas encore appris à transmettre le pouvoir sans craindre la perte de notre identité.

IV. Le réalisme "biyaïste" : respect et intérêt

Lors d’une visite d’État, François Hollande, alors président de la France, regretta le rapprochement de Yaoundé avec Pékin.

Paul Biya répondit, avec calme :

« Avec eux au moins, nous nous retrouvons, et eux nous traitent avec respect. »

Cette phrase vaut manifeste diplomatique. Elle traduit un réalisme africain : celui qui choisit la dignité avant la dépendance. Dans un monde qui est régi par les rapports de force, la souveraineté se conquiert par la lucidité , non par la docilité. Le mal camerounais, et africain en général, ne vient pas toujours de la gouvernance interne, mais souvent de la persistance d’un système économique colonial , symbolisé par le franc CFA et la sujétion structurelle à la France.

V. Le cri de Kabila et la crise du leadership africain 

Peu avant de quitter le pouvoir, Joseph Kabila déclara qu’il ne lui manquait que “dix hommes pour développer le Congo”. Derrière cette phrase, moquée par beaucoup, se cache une réalité douloureuse : la rareté d’hommes véritablement libres dans la classe politique africaine.

Formés dans les écoles occidentales, beaucoup de dirigeants africains défendent inconsciemment les paradigmes de leurs maîtres. Cette dépendance intellectuelle est plus profonde que la dépendance économique : elle maintient l’Afrique dans la minorité politique.

VI. Le poète face à la dépossession

Extrait du poème « Le Schizophrène » de l'auteur

 Je suis né sur la terre de mes vaillants ancêtres méritants,

Pour ma croissance, la nourriture vient d’une terre étrangère ;

Ma mère assassinée, on m’a donné les seins d’une ménagère,

Ainsi a-t-on fait de moi, et sur ma terre,un être errant.

(…)

Que finisse la pointe de l’aube et qu’apparaisse le globe solaire !

Que la lumière dissipe phantasmes et ombres, zones obscures et brouillards !

Pour qu’enfin guéri, je sauve les miens et ma terre natale des pillards.

Ce cri poétique est celui d’un continent écartelé entre sa mémoire et ses modèles importés.

La politique africaine, pour redevenir féconde, doit cesser d’être une imitation pour redevenir une incarnation .

VII. Pour un leadership africaine lucide

On ne gouverne pas avec passion, mais avec vision.

Les peuples qui changent de chef sans changer d’esprit restent prisonniers de leurs cycles. La question africaine n’est pas de savoir s’il faut remplacer les anciens, mais comment continuer sans se perdre. Paul Biya, qu’on l’aime ou qu’on le critique, reste le miroir d’une Afrique en transition. Il incarne cette tension entre le besoin de stabilité et la soif de renouveau.

« Stabilité n’est pas stagnation, et changement n’est pas chaos. »

Conclusion : L’Afrique entre continuité et renaissance

L’avenir du continent ne dépendra ni de la jeunesse ni de la vieillesse de ses dirigeants, mais de la capacité des peuples à construire des continuités intelligentes.

Nous devons apprendre à succéder sans détruire, à évoluer sans renier. C’est dans cet espace fragile, entre mémoire et avenir, que se joue le véritable destin africain.