Ils se sont juré fidélité dans les geôles et les meetings. Sonko a mis Diomaye sur orbite quand la justice lui barrait la route. Un an plus tard, le président actuel parle d’autorité, le parti qui l'a porté au pouvoir parle d’indiscipline. 

Entre ce parti, le FMI et les postes, le "Projet" tangue. Le Sénégal a déjà vécu ce film en 1962 avec Senghor et Mamadou Dia. 

L’Histoire va-t-elle bégayer ? Ou ce duo Faye-Sonko va-t-il inventer l’anti-1962 ?

ACTE I : LE PACTE "DIOMAYE, C'EST SONKO" 

En mars 2024, le pays retient son souffle. Ousmane Sonko, figure de l’opposition, est empêché de se présenter. Dans sa cellule, il désigne un inconnu : Bassirou Diomaye Faye, 44 ans, inspecteur des impôts, son "plan B". 

En 40 jours, l’impossible se produit. Les meetings deviennent des prêches. Le slogan martelé : "Diomaye n’est que Sonko bis". Le 24 mars, Diomaye est élu dès le 1er tour avec 54%. 

À la proclamation, l’image fait le tour du monde : Sonko et Diomaye président, les deux poings levés, promettent un bel avenir à leur pays.

Un pacte scellé devant des millions de Sénégalais. L’un a la légitimité militante, l’autre la légitimité des urnes. Ensemble, ils promettent de systématiser le changement.

Un cadre Pastef, le parti majoritaire au Sénégal résume : « On n’a pas voté pour un homme. On a voté pour un duo. Séparer Diomaye de Sonko, c’était comme séparer l’âme du corps.».

ACTE II : LA FISSURE  Quand le pouvoir réel remplace le pouvoir rêvé.

Un an plus tard, les lignes bougent. Le "Projet Pastef" se heurte au réel. Trois failles apparaissent.

Faille n°1 : L’héritage et la "reddition des comptes".

Diomaye tend la main à l’ancien régime. "Il faut tourner la page, réconcilier". Pour le président, gouverner c’est apaiser. Sonko et la base du parti crient à la trahison. Pour eux, "il faut tout nettoyer d’abord". Résultat : des technocrates nommés à des postes clés, des militants qui attendent toujours. La frustration monte.

Faille n°2 : L’argent et le FMI.

Au Conseil des ministres du 29 avril 2026, Diomaye fixe le cap : dialogue avec le FMI, gestion orthodoxe de la dette. Quelques jours plus tard, Sonko en meeting balance l’inverse : « Pas de restructuration, pas d’austérité imposée.».

Sonko parle, le président doit se rattraper. Dès lors,  l'équilibre devient acrobatique.

Faille n°3 : Le symbole qui fait mal.

L’étincelle de la discorde est la nomination des épouses du président comme ambassadrices de la "Fondation Sénégal Solidaire". Pour beaucoup de militants, c’est le retour des "pratiques d’hier". 

Sur les réseaux, ça fuse : « Ce n’est pas pour ça qu’on a combattu.». Le parti monte au créneau, désavoue certaines nominations faites par le président sénégalais.

Le message est clair : le parti veut garder la main.

ACTE III : LE SPECTRE - 1962

Le Sénégal connaît ce film. En 1962, Léopold Senghor, président. Mamadou Dia, président du conseil. Même parti, même combat pour l’indépendance. Puis le désaccord : qui dirige vraiment ?

Dia veut un gouvernement fort. Senghor veut un Président fort. Dia tente de réduire ses pouvoirs. Senghor dissout le gouvernement, fait voter une nouvelle Constitution, fait arrêter Dia. 12 ans de prison. 

Depuis, le Sénégal a choisi le "présidentialisme". Le parallèle glace : même parti, même ambition de rupture, même question posée : l’institution ou l’homme ?

 Un historien sénégalais confie : « En 1962, Senghor a gagné l’État, mais l’UPS a perdu son âme pendant 20 ans. Diomaye a lu cette page d’histoire. ».

Un juriste sénégalais tranche : « L'article 54 de la Constitution stipule que le Président nomme le Premier ministre et met fin à ses fonctions. Sur le papier, Diomaye a le dernier mot. Mais la politique, ce n’est pas que du papier».

Le dilemme est là, brut. Si Diomaye vire Sonko, il respecte la Constitution mais risque de perdre sa base. Si Sonko bride Diomaye, il défend le "Projet" mais affaiblit l’État.

En 1962, Senghor a choisi l’État contre le parti. En 2026, Diomaye doit choisir entre l’institution et la fraternité. Entre l’anti-1962 et le remake, le Sénégal regarde et attend. 

L'Afrique en marche du 4 juin 2026 No 1194