Essayiste et poète, s’intéresse Okondjo Zankatu Claude, dans cette tribune a décrypté
la situation sécuritaire de la République démocratique du Congo. Voici l'intégralité de cette tribune ci-dessous.
LE CONGO FACE A LUI-MEME: manifeste pour une rupture nécessaire
La situation sécuritaire de la République démocratique du Congo a atteint un point où le désespoir semble désormais une option rationnelle. De son indépendance à ce jour, la plupart des dirigeants congolais ne regardent le pays qu’à travers le prisme de leur carrière, de leur position, de leur survie individuelle. Ils calculent, ils s’adaptent, ils s’alignent, persuadés que l’essentiel est de durer, même au prix de l’avenir collectif. Dans cette posture, le sort de la nation devient secondaire, presque abstrait, tant que l’on parvient à préserver son accès au pouvoir, à la rente ou à la reconnaissance extérieure.
Eux ne voient clair que lorsqu’il s’agit d’eux-mêmes. Pour dissimuler leur propre faiblesse, ils ont appris à désigner des coupables. Ils accusent, ils condamnent, ils dénoncent, non par lucidité, mais par réflexe de protection, quitte à se contredire. Ce mécanisme est bien connu : projection en psychanalyse, rationalisation en psychologie. Mais on ne sauve pas une marmite en ne couvrant qu’une moitié. Les événements qui se succèdent s’imposent comme un miroir brutal, révélant ce que ces discours cherchent à cacher : leur absence politique , leur inexistence stratégique, leur incapacité à incarner une volonté nationale.
La « question tutsi » n’est pas la cause première du drame congolais. Elle n’existe que parce que le Congo a cessé d’exister comme sujet politique. Ce vide n’est pas resté vacant. D’autres s’y sont engouffrés, y projetant leur vision, leur idéologie et leurs intérêts. Ils n’ont rien inventé : ils ont occupé un espace abandonné.
À LA RENTE OU ...
Un peuple qui brûle son passé n’éclaire jamais son avenir. Or, les acteurs congolais dominants ne se présentent plus comme porteurs d’une cause nationale. Ils se présentent comme des mendiants de pouvoir, obsédés par des gains immédiats, incapables de penser en termes historiques. Il leur manque une vision d’État, une idéologie structurante, un narratif, capable de donner sens à l’action collective. Faute de cela, le pouvoir devient une simple gestion de l’instant, et l’État un décor.
Les hommes en costume qui prétendent gouverner ont progressivement laissé s’externaliser le centre de gravité des décisions majeures qui engagent l'avenir de toute la nation. Ils exécutent ce qui a été décidé ailleurs, puis parlent de souveraineté à une population qu’ils ont désapprise à penser politiquement. Le Congo ne souffre pas d’un manque de ressources, mais d’un effondrement de la pensée stratégique au sommet.
Cette configuration révèle une loi historique constante : une élite en place ne forme jamais l’élite qui doit la remplacer. Elle la combat. Elle la hait. Elle la craint. Parce qu’elle sait, instinctivement, que toute élite nouvelle est une mise en accusation vivante de sa médiocrité, de son renoncement et de sa trahison. Alors elle verrouille, elle exclut, elle ridiculise, elle réprime, elle corrompt. Mais l’histoire est implacable : elle finit toujours par céder la place, non par vertu, mais par épuisement.
Pendant ce temps, un empire, parfaitement conscient du vide politique congolais, exploite la situation sans état d’âme. Les puissances ne sont ni morales ni immorales : elles sont cohérentes avec leurs intérêts. Dès qu’un espace stratégique faiblit, par ignorance, par lâcheté ou par trahison, elles s’y affrontent selon leurs propres règles. Les prédateurs n’ont pas besoin d’invitation. Ils entrent là où la porte est ouverte. La vraie question n’est donc pas leur présence, mais la responsabilité de ceux qui ont laissé le seuil sans défense.
......À LA RECONNAISSANCE EXTÉRIEURE
Les faits sont connus depuis longtemps. Dès 1998, Bernard Debré, ancien ministre français, attestait de l’implication directe de militaires américains aux côtés de l’armée de Kigali dans la conquête du Kivu et du Zaïre. Ces déclarations, jamais formellement démenties, confirment que les États-Unis ne sont pas de simples arbitres, mais des acteurs à part entière du conflit. Il est donc illusoire de croire, et faire croire que les Etats-Unis auraient un intérêt à gagner d'une paix congolaise. Wahsington n'était que l'officialisation de la prédation des minerais congolais exécutée officieusement par le lobby minier américain depuis l'administration clinton. La guerre permet de piller sans payer, là où la paix impose des règles, des taxes, des obligations..
À cette impasse politique s’ajoute une illusion économique majeure : l’illusion minière. Les dirigeants congolais croient négocier une richesse nationale, alors que les leviers réels, capitaux, assurances, banques, cadres juridiques, sont déjà contrôlés ailleurs. Ils se présentent à la table des négociations avec une monnaie qu’ils ne maîtrisent plus, convaincus de vendre ce que d’autres possèdent déjà.
D’autres voix occidentales, issues du renseignement stratégique, ont confirmé cette réalité : le Rwanda a bénéficié d’un appui militaire direct, et Laurent-Désiré Kabila a été installé dans une configuration extérieure assumée. Dès lors, le problème n’est plus l’ignorance. C’est le refus de voir. Et ce refus devient une faute stratégique majeure.
Tant que le Congo confondra l’adoubement avec la légitimité, le pouvoir concédé avec l’État, la richesse avec la puissance, et la protection étrangère avec la souveraineté, il restera un espace disponible dans l’ordre des autres. Jamais un acteur de sa propre histoire.
Il n’y aura ni transition douce, ni passation élégante, ni cadeau. L’élite congolaise à venir ne demandera pas la permission d’exister. Elle émergera hors des cercles fermés, hors des compromis honteux, hors des structures qui ont organisé l’effacement. Et par sa seule apparition, elle rendra l’ancienne élite inutile, obsolète, sans même avoir à la combattre frontalement.
Comme l’enseignait Fukuzawa Yukichi, le véritable développement d’une nation ne repose pas sur ses apparences institutionnelles, mais sur l’existence d’une volonté d’indépendance intérieure partagée par le peuple. Sans elle, les écoles, les armées et les industries ne sont que des coquilles vides.
Le Congo ne manque pas de dirigeants. Il souffre d’un excès d’exécutants qui se prennent pour des gouvernants. Tant que l’esprit d’indépendance ne sera pas reconstruit, le pays restera une variable dans l’équation des autres.
La souveraineté commence dans l’esprit. Et aucune élite qui renonce à penser librement ne peut prétendre gouverner un peuple destiné à se tenir debout.
> OKONDJO ZANKATU Claude est essayiste et poète. Il s’intéresse aux dynamiques du pouvoir, à la philosophie politique africaine et aux symboles du leadership dans la construction postcoloniale du continent._
L'Afrique en marche du 7 avril 2026 No 1153
