Il y a quelques jours de cela en Belgique, nous avons entendu un appel à la paix des braves. Dans les heures et les jours qui ont suivi, les commentataires improvisés en experts avérés de la diplomatie ont occupé les médias pour nous exposer leur logique binaire : soit on était pour, et alors on devenait Congolais, soit on était contre, et alors on était ennemi du "mwan’etu", ce qui implique qu’on devenait Rwandais. Mais que disaient réellement les langues qui étaient contre ?
Elles dénonçaient le manque de courage, elles dénonçaient la trahison, elles dénonçaient le revirement du discours, elles dénonçaient beaucoup de choses en apparence vraies mais sans aucune importance pour la Nation. En effet, quand un personnage sur scène profère des insanités, ce n’est pas à lui qu’il faut s’en prendre, mais plutôt au maître-narrateur, le propriétaire de la trame.
C'EST UNE SCÈNE DE THÉÂTRE...
Plutôt que de réagir sous l’effet de l’émotion, notre méthode consiste à se mettre en retrait et à observer ce qui se cache derrière les mots. La parole, en effet, n’est pas faite pour révéler, mais pour cacher ce qu’on ne veut pas exprimer.
Ce qui s’est passé en Belgique, autant que ce qui s’en est suivi sont révélateurs d’une vérité douloureuse et coûteuse au peuple congolais, qu’il faut le dénoncer pour ne pas être complice, non pas comme on veut l’imposer par la pensée unique de ceux qui ne servent que les mêmes intérêts du maître-narrateur, mais plutôt au sens où l’entend l’intérêt du Congo.
Pour la clarté du propos, je voudrais faire précéder ma réflexion de ces propos de Frantz Fanon qui dit que : « Notre tort à nous, Africains, est d’avoir oublié que l’ennemi ne recule jamais sincèrement. Il ne comprend jamais. Il capitule, mais ne se convertit pas.».
Je n’entends discuter ni du contenu du discours, ni de l’attitude de celui qui le prononce, car c’est justement là où les metteurs en scène nous attendent et où ils en ont eu beaucoup. J’entends plutôt discuter du dispositif. J’entends plutôt montrer comment le système procède pour étouffer l’ardeur de la jeunesse congolaise à agir comme celle du Népal ou celle du Madagascar. J’entends plutôt dénoncer comment on ajuste le dispositif pour maintenir le statu quo. J’entends donc m’adresser plutôt à la jeunesse, celle qui porte le fardeau de l’avenir de notre pays.
Ce n’est pas à toute la jeunesse que je m’adresse, car parmi nous se trouve encore cette jeunesse vendue, celle inféodée par les religions, celle déjà achetée à coups d’argent, celle à qui on donne le pouvoir en échange du sexe.
...À LA JEUNESSE DEBOUT
Je m’adresse à la jeunesse encore debout, consciente, libre de pensée, bien que affaiblis par l’appareil étatique qui les prive de tout moyen d’action.
C’est un appel aux oreilles préparées à l’œuvre. Il faut dénoncer ces jeunes qui ternissent l’image et la noblesse de la jeunesse, pour éviter que nous soyons tous confondus dans leur procédé d’imbécilisation.
Frantz Fanon le comprenait lui, déjà en son temps, et c’est encore, peut-être même plus, d’actualité aujourd’hui plus qu’hier : « Il est de fait qu’en Afrique, aujourd’hui, les traîtres existent. Il fallait les dénoncer et les combattre. Que cela soit dur après le rêve magnifique d’une Afrique ramassée sur elle-même et soumise aux mêmes exigences d’indépendances véritables ne change rien à la réalité.».
En 2017, Ludo De Witte publiait ‘’L’ascension de Mobutu : comment la Belgique et les USA ont installé une dictature’’. Combien chez nous, parmi les commentataires fabriqués, ont lu cette magnifique grammaire de l’impérialisme ? Combien ont compris alors, en regardant la scène de Belgique, que c’est la même rhétorique qui se mettait en scène ?
La Belgique, tout le monde le sait, est une scénographie de la tutelle du Congo. Là, l’Europe se considère encore comme actrice centrale, elle qui est déjà écartée de toutes les tables où se décident l’avenir du monde. Seules ces élites congolaises sous contrat ne l’ont pas encore compris.
LOGIQUE DE DÉTECTIVE...
Pour atteindre notre but, nous adoptons la même logique du détective. Ce n’est donc plus la valeur du discours qui nous intéresse, mais qui s’est réjoui après l’avoir entendu ? Autrement, nous essayons de trouver celui à qui profite le crime. Et là, tout devient clair, et le débat prend une autre tournure.
C’est le très rassurant ‘’émissaire’’ libano-américain, Mike Boulos, et André Flahaut, ancien ministre belge de la Défense qui, après que le pion-fonction a prononcé son appel gravement solennel, accourent pour bénir le geste.
La logique reste la même, hier comme aujourd’hui : nommer un pion, façonner la légende, couvrir sa brutalité par le discours d’ordre, et la lâcheté par la quête de paix. Cette dernière devient alors un anesthésiant, le pardon une arme douce, mais qui n’apaise pas pour autant la mort qu’elle procure.
Si pour une simple affaire de surveillance des réseaux sociaux, les jeunes népalais ont pris leurs responsabilités, si pour une affaire de coupure d’eau et d’électricité, les jeunes malgaches ont renversé leurs institutions, à combien plus forte raison les jeunes congolais devraient-ils se lever contre ceux qui compromettent non seulement leur présent, mais, pire encore, leur avenir ?
Jusqu’à quand, jeunes congolais, accepterez-vous les mêmes qui pillent vos ressources vous accusent ensuite d’être acteurs de l’insécurité quand vous ne faites qu’exprimer votre ras-le-bol ? Est-ce donc pour dire que la jeunesse congolaise vit mieux que ces autres jeunes qui ont pris la décision d’être des acteurs de leur avenir ?
....PAIX ET PARDON
Pourquoi pas ? Mais à quel prix ? Et avec qui ? Et pour quelle époque ? Dans ‘’l’Heure des prédateurs’’, l’italien Giulianon Da Empolio nous informe : « Le monde sophistiqué des humanistes et leurs principes et règles, les interminables querelles des factions qui empoisonnent la vie politique de sa patrie, n’ont plus de raisons d’être face à la puissance de feu géométrique des envahisseurs étrangers.
Le pouvoir légitime, les normes de son exercice et de sa transmission laissent indifférent l’auteur du Prince, car ils n’appartiennent plus à la réalité qui l’entoure. Ce qui intéresse le Florentin, c’est de comprendre comment le pouvoir s’affirme au milieu du chaos quand tout le monde se bat contre tout le monde et que la force redevient la seule règle du jeu… L’apogée du pouvoir ne coïncide pas tant avec l’action qu’avec l’action irréfléchie, la seule à même de produire l’effet de sidération sur lequel se fondent les pouvoirs du prince. ».
Avons-nous encore le droit de parler de pardon et de paix quand la réalité se dresse comme un miroir face à nos trahisons, à nos illusions de décence dans un monde sans scrupule ?
Pendant que l’instant présent est machiavélique, chez nous on discute des normes, là où la puissance de feu géométrique redessine les frontières au mépris des hommes. Pendant qu’on multiplie des et polit des discours creux sur la paix, la légalité et le pardon, le feu, lui, avance.
Machiavel nous rappelle dans le chaos, ce qui importe c’est la force, car il ne suffit pas d’hériter d’un empire, encore faut-il le conquérir et en maintenir la cohésion, même dans l’illégalité.
Malheureusement beaucoup ne sont pas prêts à croire à cet évangile. Qu’importe ! L’histoire, elle, ne se tait pas. On peut feindre l’amnésie, elle ne feint pas.
Quand Tolstoï disait : « Le puissant est entravé.». Machiavel répondait : « Le Prince résolu déchire l’entrave.». C’est ce que les puissants d’aujourd’hui appellent ‘’contrôle manuel’’ quand ils veulent interrompre un système qui ne produit plus rien, l’arracher, le briser.
Et nous, jeunes congolais, de quelle prophétie avons-nous encore besoin pour prendre notre responsabilité ? Il y a des amis partout dans le monde qui n’attendent que ce moment, ils nous apporteront leur soutien.
Agissons d’abord.
Le sens du pouvoir réside dans le contraire de la prudence. Ce n’est pas dans la concertation molle que naissent les peuples libres. C’est dans l’affirmation nue, l’éclair d’une volonté, la morsure d’un geste imprévu.
Attendre est une faute. Réfléchir trop longtemps est une abdication. Agir, même dans l’incertitude, devient un acte fondateur, car ce que l’histoire retient, ce ne sont pas les communiqués, les sommets, les discours bien tournés. Non. Ce qu’elle retient, c’est le geste. Le coup. L’éclat. Et nous en sommes bien tous capables, si nous agissons comme les Népalais et les Malgaches.
Ce qui s’est passé en Belgique n’était pas un débat, c’est une opération de sens. Là où, en apparence, on parle, d’apaisement, c’est en réalité nos voix qui sont tues, c’est le dispositif qui est stabilisé, c’est le statu quo qui est maintenu : couvrir d’éthique ce qui n’est que logique de domination.
Quand Fanon dénonçait les traitres d’hier, il ne réalisait pas dans quelle mesure la traitrise serait institutionnalisée. Les élites sous contrat n’ont pas disparu, elles ont juste changé de décor. Elles s’expriment avec aisance dans les salons européens, ils parlent de “dialogue”, de “leadership inclusif”, mais elles fuient la seule inclusion qui compte : celle de leur peuple dans le pouvoir réel. Il faut vous en méfier tous autant qu’ils sont, les uns que les autres.
Frantz Fanon a dit : « Des Africains ont cautionné la politique impérialiste au Congo, ont servi d'intermédiaires, ont cautionné les activités et les singuliers silences de l'ONU au Congo.». Plus clair que ça, on ne peut pas !
A qui donc a profité le discours de la Belgique ? A ceux-là même qui perpétuent le Mobutisme, ceux-là qui recyclent les mécanismes de domination, les Boulos Flahaut dont le pion-fonction agitent le micro d’emprunt.
En effet la souveraineté d’emprunt se reconnaît en ceci qu’elle produit des phrases qui ouvrent les portes ailleurs pendant qu’elles ferment des issues ici.
De quel pardon sans justice avons-nous besoin ? A quelle paix sans vérité aspirons-nous ? Comment parler d’une réconciliation sans pouvoir réel ?
Cette forme de paix n’est qu’une déresponsabilisation générale. Or, la Nation ne naît que de la responsabilité.
Avant de parler de pardon et de paix, avant de parler de réconciliation, des normes et de la légalité, qu’on nous dise qui a signé ? Qui a cédé ? Qui a vendu ? Qui a couvert ? Qu’on nous donne des noms, dates, actes.
JE SUIS CONGOLAIS VIVANT À BRUXELLES
lafriqueenmarche du 12 novembre 2025 No 1044


