Houngbédji politique
L'Afrique en marche
"Déconstruire les mythes autour de la démocratie: pour une libération complète de l’Afrique", tel est l'intitulé de cette réflexion de Farida Bemba Nabourema  L’Afrique traverse aujourd’hui une véritable crise de classes. Aux premières heures de nos luttes pour les indépendances, nous avions trouvé des alliés dans certains mouvements citoyens occidentaux, unis par une vision commune de liberté et de justice. Mais il faut comprendre que la démocratie occidentale, telle qu’elle s’est imposée au monde, est née d’une guerre de classes : celle qui opposa, en Europe, les monarchies absolues, conce...

"Déconstruire les mythes autour de la démocratie: pour une libération complète de l’Afrique", tel est l'intitulé de cette réflexion de Farida Bemba Nabourema 

L’Afrique traverse aujourd’hui une véritable crise de classes. Aux premières heures de nos luttes pour les indépendances, nous avions trouvé des alliés dans certains mouvements citoyens occidentaux, unis par une vision commune de liberté et de justice.

Mais il faut comprendre que la démocratie occidentale, telle qu’elle s’est imposée au monde, est née d’une guerre de classes : celle qui opposa, en Europe, les monarchies absolues, concentrant richesses et pouvoir, aux masses laborieuses, condamnées à vivre dans la précarité.


Farida Bemba Nabourema est enseignante-chercheur aux USA


La révolution industrielle n’a fait qu’aggraver l’exploitation des ouvriers, nourrissant des mouvements de libération centrés sur la cause des travailleurs.

En Afrique, la réalité historique est tout autre. Bien avant la colonisation, de nombreuses sociétés africaines avaient déjà mis en place des systèmes démocratiques et républicains : le Bouganda avec son parlement, les Zulus avec leurs assemblées de guerriers, les Ibos avec leurs conseils de clans, et bien d’autres encore. 


CERTAINES COMMUNAUTÉS...

Certaines communautés pratiquaient même le vote, et imposaient la reddition de comptes à leurs dirigeants. Nos rois, reines, chefs ou présidents de conseils tribaux s’entouraient de ministres chargés de différents portefeuilles, et les contre-pouvoirs existaient. 

Dire que la démocratie est un produit importé de l’Occident est une véritable falsification de l’histoire. La vérité, c’est que la colonisation a détruit ces structures, annihilé nos institutions, et imposé des régimes monarchiques ou autoritaires au service des métropoles.

Quand j’entends quelqu’un me dire : «Tu es panafricaniste, pourquoi parles-tu de démocratie ? C’est une idée importée des Blancs», je vois là le résultat de décennies d’acculturation et d’aliénation qui nous ont conduits à croire que l’Occident nous aurait apporté la démocratie.


...PRATIQUAIENT MÊME LE VOTE...

C’est archi-faux! Ce que certains appellent aujourd’hui la “démocratie à l’africaine”, c'est-à-dire un système où les dirigeants ne rendent compte à personne est une insulte à nos sociétés démocratiques précoloniales.

Chaque Nation possède son propre modèle démocratique, et les nôtres n’avaient rien à envier à ceux de l’Europe. 

La démocratie, c’est un pouvoir au service du peuple, redevable devant le peuple. Or, les dictatures actuelles, qu’on essaie de nous vendre comme une alternative adaptée à nos “réalités africaines”, ne servent que leurs propres intérêts et ceux de leurs alliés étrangers.

Dans nos traditions, le principe de redevabilité était ancré dans la culture et les institutions et les exemples sont légion. Chez les Ashanti du Ghana, le roi pouvait être démis de ses fonctions par le conseil des anciens, symbole à l’appui, si son comportement trahissait le peuple. Chez les Yoruba du Nigéria, un roi injuste recevait un message rituel l’invitant à se retirer ou à se suicider pour préserver l’honneur de la communauté. Chez les Buganda de l’Ouganda, le conseil pouvait retirer sa confiance au roi, le forçant à abdiquer. Chez les Ibo du Nigéria, un chef abusif perdait ses terres et son statut, ce qui revenait à une mort politique.


... SANS OUBLIER LA REDDITION DE COMPTES

Des élections existaient dans certaines sociétés précoloniales. Chez les Sena du Mozambique et les Shona du Zimbabwe, les chefs pouvaient être choisis à travers des assemblées de consensus réunissant des anciens et des représentants de différents clans. Chez les Somali, les dirigeants appelés Ugases étaient élus par des conseils d’anciens représentant diverses lignées, et pouvaient être destitués s’ils agissaient contre la volonté du peuple. Dans le système Gadaa des Oromo en Éthiopie, le dirigeant changeait tous les huit ans à travers un processus électoral très organisé, impliquant des débats publics et des votes communautaires.

Pour celles et ceux qui veulent approfondir le sujet, plusieurs travaux détaillent l’existence et le fonctionnement des systèmes démocratiques précoloniaux en Afrique.

Veuillez lire :

1- _Precolonial Black Africa_ de Cheikh Anta Diop

2- _African Political Systems_ de Meyer Fortes et E.E. Evans-Pritchard

3- _The History of Africa_ de Molefi Kete Asante

4- _Democracy and Precolonial African Societies_ de Kwasi Wiredu

5- _The African Heritage_ de Basil Davidson


Par Farida Bemba NABOUREMA 

  

À titre de rappel, Farida Bemba Nabourema est enseignante-chercheur à l’université Johns Hopkins (SNF Agora Institute) et professeure adjointe à l’Université de Denver USA, où elle a dispensé un cours sur « Résister à l’autoritarisme à l’ère du numérique » .

Farida Bemba Nabourema incarne la résistance pacifique contre les régimes autoritaires. 

Elle allie militantisme, écriture, leadership académique et rayonnement international au service des droits humains, de la démocratie et de l’égalité. 

Son parcours témoigne du pouvoir de la jeunesse africaine à agir pour changer l’histoire, en défendant une Afrique digne, libre et inclusive.


lafriqueenmarche du 27 août 2025 No 987

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