Les révolutions politiques meurent rarement sous les coups de leurs adversaires. Elles s'éteignent plus souvent dans le silence des renoncements de ceux qui les avaient promises.
Le Sénégal offre aujourd'hui une illustration saisissante de cette vérité qui a traversé les âges. De la sorte, ceux qui hier, étaient portés par le souffle de la rupture, mais qui aujourd’hui, jouissent avidement des délices du pouvoir, tels des épicuriens de souche, se trouvent désormais confrontés à l'épreuve la plus redoutable : rester fidèles à la parole et aux engagements ayant servi de rampe de lancement pour le sommet de la gloire.
Personne ne peut le nier, la victoire du président sénégalais, Diomaye Faye, reposait sur une promesse de rupture avec les pratiques antérieures. Mais pour beaucoup d’observateurs aujourd’hui, avec le recul du temps, après deux ans d’exercice, la gouvernance semble s’être progressivement écartée des profondes aspirations de l’immense majorité de la jeunesse sénégalaise.
De plus en plus, les langues se délient et affirment que le projet porté par le parti majoritaire Pastef (Patriotes Africains du Sénégal pour le Travail, l'Éthique et la Fraternité), s'était construit sur une promesse de rupture.
Rupture avec les pratiques politiques anciennes, rupture avec les rapports de dépendance, rupture avec certaines orientations diplomatiques jugées trop alignées sur des intérêts extérieurs, rupture enfin avec ce qui était qualifié de « système ».
Malheureusement, une bonne frange de la jeunesse sénégalaise soulève aujourd'hui, des interrogations sur la capacité de cette volonté de rupture à se traduire dans les faits. Ainsi pour bon nombre, le président Faye n'aurait pas imprimé le rythme de transformation promis durant la campagne.
En conséquence, il lui est reproché une gouvernance jugée plus calculée et plus institutionnelle que révolutionnaire.
A propos du panafricanisme, il est jugé moins affirmé. Quant au discours très souverainiste et panafricaniste porté avant l'élection, il ne s’est jamais traduit dans les choix diplomatiques et économiques du gouvernement.
QUAND LE DROIT FERME UNE PORTE...
Au chapitre de la gestion des nominations et des réformes, le pouvoir sénégalais est taxé d'avoir maintenu ou nommé des personnalités associées à l'ancien système, et de n’avoir jamais amorcé les réformes promises, en lien avec la gouvernance, la justice, la lutte contre la corruption et les réformes institutionnelles.
Le philosophe Paul Ricœur écrivait que : « La fidélité est la mémoire de la promesse.». En démocratie, cette formule prend une portée particulière. Les peuples pardonnent difficilement, ce qu'ils perçoivent comme un abandon de la parole donnée. Ainsi on peut en conclure que si une victoire électorale peut ouvrir les portes d’une fulgurante ascension politique, seule la fidélité aux engagements lui confère une légitimité durable.
Dans cette veine, il faut admettre que toute conquête du pouvoir obéit souvent à la logique de l'espérance. Malheureusement, entre les deux, se glisse parfois une distance que les citoyens interprètent comme un renoncement.
Logiquement, il apparait que ces écueils relevés sont inéluctablement à la base des nombreuses dissensions apparues entre l’ancien premier ministre, maître incontesté de la majorité politique, Ousmane Sonko et le président Faye.
Le point d’orgue de cette vague de frictions, a été à n’en point douter, le limogeage du leader de Pastef de son poste de premier ministre. Et puisqu’il ne faut jamais s’avouer vaincu avant d’avoir combattu jusqu’à sa dernière goutte de sang, sous l’impulsion de l’instinct de conservation, Ousmane Sonko n’a eu pour tout réflexe que d’aller s’arque-bouter au fauteuil douillet de président de l’Assemblée nationale.
...QUE LA POLITIQUE VOULAIT OUVRIR
Ceci va provoquer une inhabituelle danse des gamètes autour de l’ovule. Les caciques du pouvoir, dans une frénésie obsessionnelle, ont perçu ce saut à pieds joints dans l’arène parlementaire, comme un crime de lèse-majesté. Il faut donc le réprimer. C’est ce qui traduit la saisine du Conseil constitutionnel.
Ainsi, peut se comprendre le contexte de la décision rendue le 17 juin 2026 par cette haute juridiction qui s’est déclarée incompétente.
On en déduit tout simplement que le droit vient ainsi de fermer une porte que la politique voulait ouvrir. Les sages ont simplement estimé que ce dossier échappait à leur compétence. Message limpide : le juge constitutionnel refuse d'endosser un rôle que la Constitution ne lui confère pas. En invoquant l'article 92 de la loi fondamentale du Sénégal, il rappelle une évidence souvent oubliée dans les démocraties contemporaines : la grandeur d'une juridiction réside moins dans l'étendue de son pouvoir que dans la conscience de ses propres limites.
Ce qui saute aujourd’hui à l’œil est que chaque nouvelle controverse alimentée par les caciques de l’Exécutif sénégalais contre le leader de Pastef, semble produire un effet inverse de celui recherché.
Ainsi que l’enseigne l'histoire politique. En effet, un dirigeant dont le parcours apparaît constamment contrarié peut voir son capital symbolique se renforcer. De même, une tribulation prolongée peut contribuer à forger une stature nationale de la victime. Il en est toujours ainsi.
Lorsqu'une partie importante de l'opinion estime qu'un acteur politique fait l'objet d'un traitement disproportionné, sa popularité peut s'en trouver consolidée.
Autant de paradoxes dont regorge l'histoire contemporaine. À force de vouloir réduire l'influence d'un adversaire, on finit parfois par accroître sa centralité dans le débat public.
À force de combattre un symbole, on contribue involontairement à sa consécration. Ousmane Sonko est un esprit qui se meut dans le vent.
Une illustration qui rappelle le mythe grec de l'Hydre de Lerne : chaque tête que l'on croyait retrancher semblait en faire surgir plusieurs autres. C'est tout le paradoxe de la politique : certaines stratégies produisent exactement l'effet inverse de celui qu'elles recherchent.
Dans le contexte béninois, à force d’être pilée, l’igname devient tendre et digne d’être sur des tables d’honneur. Comprenne qui pourra !
L'Afrique en marche du 22 juin 2026 No 1208


