« Epstein est un miroir et non une anomalie...», fait savoir Mohamed Amara. Lisez ci-dessous l'intégralité de sa réflexion.
Tout le monde joue aujourd’hui les surpris. Tout le monde récite son couplet sur la morale, l’horreur, l’indignation. Tout le monde veut savoir la vérité sur une histoire aussi glauque, aussi puante que des égouts laissés ouverts en plein soleil.
Mais quelle vérité cherchons-nous réellement ?
Celle d’un individu monstrueux, isolé, qui aurait réussi un tour de passe-passe diabolique ? Ou celle d’un système qui rend ce genre de monstruosité possible, rentable et protégée ? Ou celle plus dérangeante encore : celle de notre propre complicité collective ?
Jeffrey Epstein n’est pas un individu isolé. Il n’est pas une anomalie du système. Il en est l’expression la plus abominable.
Comme l’a montré Michel Foucault, le pouvoir ne se limite jamais à un sommet : il circule, s’infiltre, se diffuse à travers des institutions, des silences, des loyautés et des intérêts croisés. Epstein n’est pas le cœur du mal : il est un nœud, une émanation d’un réseau de pouvoir, de protection et d’impunité. Epstein appartient à une caste dont la règle implicite est simple : tout est permis.
Chantage, corruption, prédation sexuelle, exploitation humaine : des dérives morales, qui, en réalité, sont des outils de domination et d'affirmation de la puissance de la caste dominante. Cette caste n’obéit pas aux lois qu’elle impose. Elle ne se sent pas concernée. Cette mécanique n’est d’ailleurs pas nouvelle.
Déjà, au XIVᵉ siècle, Ibn Khaldoun analysait la corruption des élites comme une phase avancée de la domination : lorsque le pouvoir s’autonomise, s’enrichit et s’affranchit de toute limite morale, il devient prédateur et annonce sa propre décadence.
Quand le scandale arrive on nous parle de “perversion humaine” comme si cela ne peut-être évité. Sauf qu'Epstein n’a pas exploité la perversité humaine, il a exploité un système ultralibéral fondé sur l’accaparement, la possession et le pouvoir d’imposer ses règles à la plèbe sans jamais s’y soumettre lui-même.
Cependant, cette minorité immorale ne pourrait rien sans un rouage essentiel. Ce rouage est une partie significative de la population qui la soutient activement ou passivement.
Ce soutien ne se manifeste pas toujours par une adhésion consciente au crime. Il passe notamment par :
- le fantasme de la réussite individuelle, pilier du récit ultralibéral : travaille, obéis, et peut-être rejoindras-tu l’élite ;
- des idéologies hiérarchiques ou racialisées qui transforment la domination en identité ;
- des croyances religieuses instrumentalisées pour diviser plutôt que comprendre ;
- l’acceptation tacite de la violence tant qu’elle frappe “ailleurs”.
Dès le XVIᵉ siècle, Étienne de La Boétie posait la question : comment une minorité peut-elle dominer une majorité sans chaînes visibles ? Sa réponse reste terriblement actuelle : le pouvoir des tyrans ne tient que parce qu’il est alimenté par ceux qui le subissent.
Un autre rouage, encore plus cruel, complète ce mécanisme : les enfants de cette population, enrôlés dans les forces de répression, de défense et d’attaque du système. Ils protègent une caste qui agit contre leurs propres intérêts individuels et collectifs, au nom de l’ordre, de la sécurité ou de la loyauté.
Depuis toujours, les pyramides tiennent ainsi : non parce que le sommet est fort, mais parce que la base le soutient, le maintient, lui sert de piédestal. Lorsque les perversités de cette caste apparaissent au grand jour, le scandale est soigneusement dépolitisé. Comme l’a souvent analysé Noam Chomsky, les crimes structurels des élites sont transformés en faits divers moraux. On s’indigne, on condamne un individu, puis on passe à autre chose sans jamais remettre en cause le système qui a rendu ces crimes possibles.Je me suis souvent demandé pourquoi l’humanité, depuis la nuit des temps, accepte l’organisation pyramidale, verticale, hiérarchique et refuse presque instinctivement l’organisation horizontale, celle qui rejette la hiérarchisation des individus et des pouvoirs.
La réponse est peut-être simple et terrifiante : la verticalité rassure. Elle promet l’ordre, le sens, un chef à suivre ou à haïr. L’horizontalité, elle, exige responsabilité, conflit, maturité et courage collectif.
Epstein est en réalité le miroir grossissant de la réalité immonde des puissants et de nos abjects acceptations. Et tant que nous nous contenterons de condamner les monstres sans interroger le système qui les produit et la société qui les tolère, d’autres Epstein apparaîtront, sous d’autres noms, avec la même impunité.
Même si le lien n'est pas évident avec ce qui précède, pour détourner notre attention de l'essentiel, la caste des puissants est capable de se mettre en scène et de mettre en scènes ses inconséquences. Dans ce sens une question se pose nécessairement : ne sommes-nous pas aussi face à une fenêtre d’Overton soigneusement déplacée ? Pendant que le monde traverse famines, guerres, génocides, crises économiques, paupérisation massive et révoltes sociales, l’espace médiatique est saturé par un scandale certes réel mais isolé de ses causes profondes.
Tout ce tohu bohu n'est pas là pour faire la lumière sur le scandale, il est là pour rendre la vérité inopérante et complètement vide de sens...
Mohamed AMARA
Croix, le 8 février 2026
L'Afrique en marche du 12 février 2026 No 1115
