"Rosine Vieyra Soglo : une vie plus grande que le temps, cinq années d'absence, une éternité de présence" tel est l'intitulé de la Chronique de Alexis AZONWAKIN à l'occasion du 5 ème anniversaire de décès de Rosine Vieyra Soglo.
L'éternité commence parfois par une vie bien remplie. Et là où les grandes âmes deviennent des repères, on peut simplement se rendre à l’évidence que même si le temps passe, les grandes consciences demeurent toujours.
Ainsi en est-il de la postérité des justes ; tel le baobab qui tombe, mais dont les racines nourrissent toujours la terre de leur sève vivifiante, elle révèle que les sentinelles ne meurent jamais.
Cinq ans après son départ à l’eucharistie céleste, c’est ce qu’il advient de retenir de la vie de Rosine Vieyra Soglo, cette voix qui depuis la voûte céleste, continue de parler à la Nation du Bénin.
Mémoire vivante d'une conscience nationale, elle est de ces vies qui échappent à la géographie des cimetières pour s’ancrer dans celle, infiniment plus vaste, des consciences collectives. Elles ne s'achèvent pas ; elles se transfigurent.
Le 25 juillet 2026, dans la nef séculaire de la paroisse Saint-Michel de Cotonou, les prières qui s'élèveront vers le ciel auront la solennité des grandes fidélités. Une messe d'action de grâce célébrée pour celle qui quitta la terre, cinq ans plus tôt, un 25 juillet 2021. Ce sera un grand rendez-vous avec Dieu et avec l'Histoire. Car les peuples qui oublient leurs grandes figures, finissent toujours par oublier leur propre grandeur.
FIGURE EMBLÉMATIQUE DE SOLIDARITÉ AGISSANTE...
Toute la vie de Rosine Vieyra Soglo aura été une illustration éclatante de cette vérité. Oui en même temps qu’elle a reçu les privilèges de l'existence, elle a aussi choisi d'en faire une offrande. Pour elle, le pouvoir ne trouve sa légitimité que dans le service, puisque la grandeur d'une vie se mesure moins à ce qu'elle possède qu'à ce qu'elle distribue.
Telle fut l’atmosphère de grâce et de don de soi, où vécut Rosine Vieyra Soglo. A travers la Fondation Vidolé (l'enfant est un trésor en langue fongbé, une langue du Bénin), elle fit de la charité une institution, de la compassion une politique de proximité, de la solidarité une pédagogie nationale. Ses regards pouvaient observer et discerner les blessures invisibles.
De l’Atlantique-Littoral aux confins de l'Atacora-Donga, du Borgou-Alibori en passant par l’Ouémé-Plateau, le Zou-Collines, et le Mono-Couffo, des campagnes oubliées aux maternités silencieuses, des groupements féminins aux foyers les plus modestes, elle a semé l'Espérance avec cette discrétion qui caractérise les grandes âmes.
Albert Schweitzer rappelait que : « Le seul véritable bonheur est celui que l'on trouve dans le service des autres.». Les femmes rurales retrouvaient les moyens de leur autonomie ; les enfants vulnérables, un sourire ; les malades parfois, la vie ; les oubliés surtout, leur dignité. Et c'est peut-être cela, le miracle le plus difficile : rendre à un être humain, la conscience de sa propre valeur.
Rosine Vieyra Soglo ne se contentait pas de soulager les douleurs du présent. Longtemps avant que les violences faites aux femmes ne deviennent un enjeu majeur des politiques publiques, elle avait compris qu'une société qui humilie ses filles, prépare son propre déclin.
Son engagement en faveur du Code des personnes et de la famille, sa lutte incessante pour la protection juridique des femmes et des enfants, traduisaient une conviction profonde : une Nation ne peut prétendre à la modernité, si elle renonce à la justice.
Montesquieu écrivait que :« Les lois inutiles affaiblissent les lois nécessaires.». Rosine Vieyra Soglo, voulait des lois qui protègent, qui relèvent, qui libèrent.
...ET ICÔNE POLITIQUE...
Puis il y eut la femme politique. Non pas la politique des circonstances. Mais celle des convictions. Celle de la citoyenne engagée.
Dans l'histoire politique béninoise, Rosine Vieyra Soglo demeure, une figure inaugurale. Première femme à créer un grand parti politique, la Renaissance du Bénin, ouvrant ainsi, une brèche dans laquelle, s'engouffrèrent plusieurs générations de femmes combatives et passionnées de la vie publique. Il faut mesurer ce que représentait une telle audace dans le contexte de l'époque.
Hannah Arendt écrivait que : « Le courage est la première des vertus politiques.». Une femme entrait ainsi au premier rang de la conquête démocratique, non pas en complément d’effectif comme une accompagnatrice touristique de mouvement, mais pour en devenir l'une des figures cardinales.
Elle ne demandait pas une place. Elle la prenait, avec le courage, l’audace, la témérité de celles qui savent, que l'Histoire ne fait jamais de cadeaux à ceux qui attendent.
Aimé Césaire disait : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche. ». Pendant près de 20 années, sa voix porta celle des sans-voix. Elle refusait les prudences calculées, les circonvolutions diplomatiques, avec leurs corollaires de détours et précautions oratoires. Elle récusait la langue de bois. Elle savait que la démocratie ne respire que lorsque quelqu'un accepte d'y faire entrer le vent de la vérité.
... AVEC UN EFFACEMENT INÉGALÉ
Son franc-parler pouvait dérouter l’adversaire qui, venu par un seul chemin, devrait retourner par sept autres, grâce à l’agilité de ses jambes. Ce franc-parler continue de lui valoir respect et profonde admiration.
Puis vint cette nuit de l’impuissance et de la petitesse de l’homme face à la souveraineté de Dieu : la cécité. Tout est grâce ! Tout de même, il est des obscurités qui révèlent des lumières plus profondes. Le président de l’Assemblée nationale du Bénin, Joseph Fifamè Djogbénou parla, avec une remarquable justesse, de : « Cécité lumineuse ». Quelle admirable expression ! Cette dernière suggère qu'il existe une vision plus haute que celle des yeux : celle de la conscience. Privée de la lumière du monde, Rosine Vieyra Soglo continua d'éclairer l’univers politique. Car les yeux voient. Mais seuls les esprits éclairés discernent.
Aujourd'hui encore, cinq années après son départ, son influence ne relève pas seulement du souvenir. Elle relève de la transmission. Son ouvrage "Mémoires d'une Amazone des temps modernes", dont les récits ont été transcrits par son fils Ganiou Soglo qui en a d’ailleurs rédigé la préface, publié à titre posthume le 11 décembre 2023 aux éditions Sépia à Paris, n'est pas uniquement une autobiographie. C'est un testament moral adressé à une jeunesse à qui elle rappelle que le courage n'est jamais une qualité accidentelle ; il est une discipline de l'âme.
Amadou Hampâté Bâ aimait rappeler que : « Chaque vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle.». Rosine Vieyra Soglo nous laisse heureusement une bibliothèque qui continue de parler. Une bibliothèque faite de lois. De combats. De fidélités. De générosités. De refus. De convictions. Et d'une inaltérable Espérance.
Dans quelques jours, lorsque les cloches de la paroisse Saint-Michel résonneront au-dessus de Cotonou, elles ne convoqueront pas seulement les fidèles à une célébration eucharistique. Elles inviteront aussi une Nation entière à méditer sur ce que signifie véritablement servir.
Oui servir est plus difficile que gouverner. Servir exige l'effacement de soi. Servir réclame cette noblesse intérieure que Blaise Pascal appelait : « La grandeur de l'homme.». Rosine Vieyra Soglo appartient désormais à cette aristocratie spirituelle que le temps ne peut ni dissoudre, ni diminuer.
Les grandes figures ne disparaissent jamais. Elles changent seulement de demeure. Bien que leurs corps soient confiés à la terre, leurs tombes apparaissent trop étroites pour contenir leurs âmes. Hier, la dame de fer, l’intrépide et vaillante conquérante, marchait parmi nous. Aujourd'hui, elle marche devant nous. Et c'est peut-être cela, la véritable définition de l'immortalité.
Rosine Vieyra Soglo, une lumière discrète qui, longtemps après le crépuscule, continue d'indiquer le chemin. Et même si la mort a interrompu sa marche, elle n'a jamais interrompu son rayonnement.
Cher patriarche Nicéphore Dieudonné Soglo, ne pleurez donc plus pour ce radieux soleil que vous avez perdu. Car vos larmes vous empêcheront de voir ces milliers d’étoiles qui pointent au firmament et qui sont tout aussi remplies d’Espérance.
Moralité ? Il est des existences qui cessent de vivre…
…sans jamais cesser d'éclairer !
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L'Afrique en marche du 22 juillet 2026 No 1230


